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dada b.a. ba par Nicolas Villodre

La pièce de Daniel Linehan titrée, dirait-on, par tirage aléatoire de consonnes dentales et labiales, dbddbb, découverte mi-janvier 2016 à Pompidou, est, d’une part, une création digne de ce nom, de l’autre, un spectacle “vivant”, le plus sérieusement interprété par l’auteur et ses doubles, le quatuor polytechnicien formé par Anneleen Keppens, Liz Kinoshita, Marcus Baldemar et Victor Pérez Armero.

Cela démarre dans la pénombre, par le doux balancement d’un métronome lumineux et muet annonçant celui du corps d’un ballet réduit à l’essentiel, ainsi appelé à s’animer, sous les épées de Damoclès d’un décor mi-Op, mi-cinétique, mi-bar chimes, designé par des disciples de Soto ayant pris pour nom de pinceau 88888 complété par l’hyperréaliste girouette de deux séries de godillots – dix-sept en tout, si notre compte est bon, huit paires plus une, la part du pauvre, d’un cygne monopède ou d’un canard boiteux – fixant les points cardinaux et rappelant que nous sommes dans l’univers d’un Petipa, d’un Millepied, d’un Noé Soulier.

On n’est certes plus là pour rigoler, comme au bon vieux temps des débuts du toujours jeune chorégraphe, celui du Théâtre de la Bastille ou du Potager du Roi. Tout se passe comme si, pour des raisons de planning (= chronophagie de l’invention gaguesque), de surmoi (= desiderata des commanditaires) ou d’évolution personnelle (= promotion démiurgique), Linehan avait décidé de renoncer pour un moment à la veine légère (= comique), anecdotique (= en trompe-l’œil), potache (= pataphysicienne) pour prendre “au pied de la lettre” le nom d’opéra (= celui, particulier, localisé à Lille, ou, le concept, plus abstrait ou général, de Gesamtkunstwerk).

Cela démarre et ne s’arrêtera plus, ou presque, une heure vingt durant. Vêtus de collages textiles confectionnés par Frédérick Denis suivant le principe d’asymétrie inauguré dans les Années folles par Paul Colin pour de brèves culottes et des tenues légères scéniques de Joséphine Baker, industriellement appliqué au milieu années 80 par Thomas Meyer, maquillés de tatouages et de lignes colorées, différents les uns des autres en même temps que terriblement élégants, les virtuoses danseurs s’avèrent être aussi des maîtres chanteurs. Les individualités se fondent dans une danse chorale, qui va de la course en manège à la techno parade en passant par le pointing rap, tandis que les voix modulent à l’unisson des poèmes phonétiques, pour ne pas dire lettristes, inspirés par Tzara, Huelsenbeck ou Janco. En rythme – tant il est vrai que les danseurs modernes ont pris l’habitude de compter sur eux – et sur leurs propres forces. À contretemps, également, ne serait-ce que pour montrer que le reste du temps, ils ne le sont pas...

Que manque-t-il donc pour que l’œuvre opératique dbddbb soit le chef d’œuvre immortel escompté? Pas grand chose, en fait. Plus l’ampleur? Sans doute. Plus de profondeur et d’intensité? Peut-être. Plus d’imprévu? Il y a des chances. La “boiterie poétique” chère à Cocteau, par la pompe annoncée? C’est probable. Toujours est-il que nous avons passé une excellente soirée et que le spectacle sort de l’ordinaire, si on le compare à ceux des bavards invétérés qui encombrent nos scènes, aux “perfs” privées d’expression corporelle, aux cabotinages sans entrain ni enjeu à prétention psychologique, métaphysique ou littéraire, aux tribulations onkriennes d’un New Age hors d’âge. On ne peut faire du neuf qu’avec du neuf!

dbddbb vaut le déplacement et gagnera, c’est certain, à être revu. Et, bien entendu... réentendu.

Nicolas Villodre - villodre@noos.fr

Photo 1 / Photo 2 © Nicolas Villodre

Daniel Linehan / Hiatus choreography, dance, performance, etc. dlinehan.wordpress.com



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