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Couleur interdite par Nicolas Villodre

La nouvelle pièce d’Akaji Maro a pour titre Paradise (Paradis, en français), rappelant celui du ballet de Roland Petit avec Noureev et Fonteyn lui-même inspiré de John Milton (Paradise Lost) ainsi que l’opus du Living Theatre (Paradise Now) qui fit scandale à Avignon en 68. Sans parler de Jérôme Bosch...

Le rideau mord soudain la poussière. Des mains invisibles en tirent la défroque tandis que s’illumine la scène blanchie d’un rab de poudre de riz. Dix-huit danseurs prennent la pause pour un selfie de fin de stage. Groupés en trois rangs, au centre du plateau, ils nous font face, l’air ahuri et la bouche bée. Lorsque apparaît Maro, enchaîné par le cou aux disciples mi-nus, aussi enfarinés que le décor plissé, ils font cercle alentour, dessinant les rayons du manège, jouent avec dérision aux électrons libres. Le maestro fait parade d’une robe de gala vert bouteille et semble sortir de chez le coiffeur après un sacré crêpage de chignon.

Au Japon, le vert n’existe pas. Quasiment pas. Au mot « midori », on préfère, dit-on, celui de « ao » désignant le bleu. En France, la teinte fut prohibée au théâtre, cela par superstition, c’est-à-dire sans raison. Dans l’entretien accordé à Aya Soejima, le chorégraphe – dont le prénom Akaji glorifierait le rouge –, explique le choix de cette tenue dans laquelle il débute la pièce : « Je suis un arbre, ça se voit, non ? ». Cette couleur pour lui symbolise le pommier, la forêt, la « nature verdoyante ». Forêt devient jungle lorsque le blanc des deux shojis en perspective et celui des corps se barioleront de « trente nuances de vert » du Rêve d’Henri Rousseau, paradis hantant son art peu de jours avant la mort.



Le paradis, envers du décor infernal qui caractérise d’habitude l’univers de Dairakudakan, n’est pourtant pas de tout repos. La connotation SM de l’attaque persiste l’heure et quelque que dure le doux supplice. Du bambou, plante d’aliment, d’agrément et matériau de construction, il fut fait usage dans la torture chinoise – celle dite du pal, du filet, de la chaise. Dans le cas présent, il est aussi le bois dont est fait le shakuhachi du flûtiste Keisuke Doi, qui, entre deux nappes électro de Jeff Mills, accompagne musicalement le ballet créé l’an dernier. La lumière de Noriyuki Mori joue aussi un rôle primordial, surtout en deuxième partie de soirée.

A ce moment-là, les cubes qui composent la scénographie sont pris dans tous les sens du terme : comme estrades ou appuis, comme puits également où les danseuses plongent leur minois, comme caissons à double fond d’où émergent les crânes d’œuf des barbichus, comme caisses de résonnance servant de défouloir à la troupe les frappant à l’unisson – une gestuelle synchronique qui caractérise ce spectacle –, comme boîte de nuit où s’agitent les ravers en rollers, une demi-douzaine de Travolta en pattes d’eph et de fillettes kawaii en socquettes et perruques aux teintures saturées. Au lieu d’être encombrantes, les malles deviennent des accessoires de prestidigitation.

Si peu de pas nouveaux meublent le déploiement rituel, quantité de trouvailles visuelles, d’images surréelles, de tours de passe-passe entretiennent la grande illusion.

Nicolas Villodre villodre@noos.fr

Photos Paradise © Hiroyuki Kawashima D.R.



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